Emeka Ogboh : « No condition is Permanent », à la Galerie Imane Farès

L’exposition Emeka Ogboh: No Condition is Permanent, qui se compose essentiellement d’oeuvres tirées du projet Lagos Soundscapes, est le reflet des histoires et des modalités qui ont façonné le milieu urbain de Lagos en particulier, et plus largement la réalité postcoloniale au Nigeria. Les paysages sonores de l’artiste illustrent la coexistence entre traditionnel et moderne, archaïque et nouveau, local et international et – finalement global -, bien que la ville continue de se développer et d’évoluer. Ses expérimentations sonores sont, jusqu’à aujourd’hui, les travaux les plus aboutis de l’artiste. Ils ont été exposés sous diverses configurations : seuls, accompagnés de composants minimalistes, sous la forme d’installations dotées d’une importante partie visuelle, ou dans d’autres cas sous la forme d’une association d’images et de sons. 

Galerie Imane Farès Emeka Ogboh, photographié par Michael Danner
Emeka Ogboh, photographié par Michael Danner

Le titre de l’exposition, No Condition is Permanent, est tiré d’une expression populaire nigériane qui renvoie à la nature transitoire de la condition humaine. Cet aphorisme approprié reflète l’examen exhaustif de la ville de Lagos effectué par Emeka ces dix dernières années – une exploration qui coïncide avec d’importants changements structurels et le développement socioéconomique effréné qu’a connu cette mégapole, la capitale économique et culturelle du Nigéria depuis quelques années.

L’histoire de Lagos est riche et fascinante. Au moment où l’explorateur portugais Duarte Pacheco Pereira y accoste en 1485, la ville n’est qu’un petit ensemble d’îles entourées par un lagon qui se vide dans l’océan Atlantique. La ville devient une région administrative, l’État de Lagos, à partir du XVIIIe siècle grâce à l’importance de ses activités commerciales. Ce fut tout d’abord un port d’esclavage pour la traite transatlantique des esclaves au XVIIIe siècle, devenant par la suite un acteur proéminent du marché des commodités à partir du XIXe siècle. Cet esprit commercial, qui caractérise Lagos dans l’imaginaire populaire, est un fil conducteur des Lagos Soundscapes.

En 2008, lorsque Emeka commence à travailler sur Lagos, il est attiré par le brouhaha quotidien qu’il rencontre dans cette mégalopole tentaculaire. Décrite comme chaotique, voire même comme étant en état de siège, Lagos se plie néanmoins à une logique interne. Celle-ci est palpable dans la manière dont cette ville, aussi dysfonctionnelle qu’elle puisse paraître, produit des ensembles de motifs sonores reconnaissables. Sa compréhension permet à chacun de saisir à quel point cette avalanche de bruits compose l’identité même de la ville. L’ambiance légère des voitures qui circulent à toute vitesse en klaxonnant, le claquement de pas empressés, les chauffeurs de bus criant le nom des arrêts comme « Oshodi Oke » ou « Race Course/CMS », un marchand ambulant vantant à haute voix les mérites de son eau potable… tout ce bruit est porteur d’histoires individuelles. Dans les rues de Lagos, le pidgin nigérian (à base d’anglais) croise le yoruba autour d’un marchandage bon enfant sur le prix d’un snack, tandis que le hiphop américain rencontre la pop nigériane déchainée. Il ressort de ce vacarme une certaine sensation qui, pour l’auditeur habitué, fait partie de la vie quotidienne. Cet espace sonore est inscrit dans la conscience collective et s’anime à chaque coup de klaxon donné par des conducteurs impatients. Pour les auditeurs moins habitués, leur imaginaire se heurte à une sensation de réalité, l’image d’une ville en numérotation rapide.

This is Lagos (2008), exposée à la Fondation des Artistes Africains dans la banlieue huppée d’Ikoyi sur l’île de Lagos en février 2009, a permis d’asseoir l’approche créative de l’artiste. Cette oeuvre sonore immersive a également confirmé sa fascination pour les sons issus de l’environnement urbain, ainsi que son intérêt pour les villes en tant que lieux critiques de la modernité néolibérale. Bien que ce soit la première oeuvre sonore d’Emeka, This is Lagos est d’un génie indéniable. Elle capture, pour mieux la mettre en valeur, toute la palette de sons qui composent Lagos. Chaque bruit est bien distinct, mais se fond dans un ensemble qui nous permet d’appréhender Lagos dans sa globalité. Ces bruits donnent naissance au paysage sonore de Lagos en exprimant ses excès, sa singularité, son immensité, bref toute sa réalité. Par ailleurs, This is Lagos rassemble différents espaces « créateurs de son » – marchés, arrêts de bus, ruelles –, autant d’endroits qui seront explorés plus en détail par Emeka dans divers projets futurs. Le plus remarquable est que This is Lagos est une oeuvre de jeunesse, créée lorsqu’il n’était qu’au début de son parcours artistique. Ce travail lui a permis de devenir l’un des pionniers de l’art sonore au Nigeria et l’un des premiers en Afrique.

Dans Lagos Soundscapes, Emeka imagine la ville à travers son acoustique, prenant en considération son importante histoire cosmopolite et commerciale et son aspiration actuelle à se hisser au rang des capitales des pays développés. Parfois, Emeka y présente ses visions d’un futur imaginé qui s’ancre dans la mondialisation, tout en préservant la richesse de son passé. Ces sons enregistrés dans l’espace public lui fournissent une interface pour aborder des expériences quotidiennes collectives et subjectives. Il opère un glissement pour supplanter la primauté de la vue comme moyen de découvrir et de comprendre Lagos. En parallèle de ses expérimentations sonores, l’artiste représente le kaléidoscope chaotique de Lagos à travers divers média.

Oeuvres d'Emeka Ogboh à la Galerie Imane Farès, photographiées par TADZIO
Oeuvres d’Emeka Ogboh à la Galerie Imane Farès, photographiées par TADZIO

L’exposition Emeka Ogboh: No Condition is Permanent rassemble divers travaux tels que des enregistrements de bruits ambiants, des portraits sonores, des vitraux montés sur boîte lumineuse, des installations photo et vidéo – tous tirés de son projet Lagos Soundscapes. L’exposition présente également le premier disque d’Emeka, inspiré par les paysages sonores de Lagos et influencé par la musique électronique de la scène berlinoise, où l’artiste réside actuellement. Ces travaux composent une nouvelle approche de Lagos, actuellement expérimentée par Emeka. Par le passé, les Lagos Soundscapes furent présentés comme des enregistrements bruts, autrement dit dans leur forme la plus pure, mais depuis 2015, Emeka vit entre Lagos et Berlin, une situation qui influence énormément son travail. La présentation brute et désorganisée originale de Lagos Soundscapes s’est transformée pour devenir une composition savamment orchestrée de sons, qui mettent en avant l’inéluctabilité du changement, l’impermanence qui a défini (et qui définit toujours) Lagos, et bien sûr la sensation d’entre-deux ressentie actuellement par l’artiste. Plus important encore, les oeuvres récentes de l’artiste ont été créées en piochant dans les archives (des enregistrements stockés sur disque dur), plutôt qu’en réalisant de nouveaux enregistrements. Ceci a permis à Emeka d’avoir le recul, la rétrospection et l’intuition nécessaires pour remettre en question son imagination et ses capacités visuelles. Dans toutes les oeuvres de cette exposition, la ville de Lagos est représentée comme vue de l’extérieur sous la forme de petites vignettes inspirées, et non pas comme un gigantesque chahut sonore.

– Ugochukwu-Smooth C.Nzewi